Si vous faites partie des personnes qui, comme moi, souhaitent voir un changement radical et urgent de notre civilisation, la réaction de nos sociétés face au coronavirus vous donne peut-être un peu d’espoir. Les gens partagent massivement des articles qui montrent un côté positif de ce qui se passe. Une grande partie de ces publications sont fausses, les dauphins n’ont pas vraiment conquis les canaux de Venise, des éléphants ivres ne sont pas en train de s’attaquer aux vignes… Je comprends pourquoi les gens sont attirés par ces histoires, on a du mal à faire remonter notre morale durant cette période d’incertitude, mais il existe réellement des effets positifs qui peuvent déjà être mesurés. Par exemple, le trafic aérien a chuté tellement, que les mesures de quarantaine vont sauver la vie de nombreuses personnes à cause de la réduction de la pollution de l’air. La crise est clairement tragique, c’est un drame à proportions historiques qui causera énormément de souffrance autour du monde . Mais peut-être tout n’est pas funèbre, peut-être la magnitude de la crise pourrait nous secouer assez et remettre en question notre manière de penser, nos habitudes et notre système politique. Les défaillances du capitalisme néolibéral sont exposés: Le roi est nu ! Notre civilisation se trouve à un carrefour de dimensions géologiques. Est-ce que cette crise pourrait nous propulser dans le bon sens, vers la restructuration fondamentale de notre économie et de notre culture? Peut-être, mais probablement non.

Peut-être

Nous savions déjà que la vie de millions de personnes pourrait être sauvée par une diminution de l’activité économique non-essentielle, mais malgré tous les avertissements, on n’a fait que très peu pour l’instant. Pourtant, le virus nous a montré que nous pouvons agir d’une manière extraordinaire en très peu de temps. Peut-être nous allons ouvrir nos yeux et exiger des mesures sérieuses pour enfin limiter la pollution atmosphérique et sauver la vie de centaines de milliers de personnes juste en Europe. Un demi million d’Européens meurent chaque année à cause de l’air pollué ! Ceci est, sans aucun doute, une crise qui demande des mesures urgentes et efficaces. Même si nous arrivons à faire chuter ce chiffre de 25% nous allons sauver la vie de 100,000 personnes en un an. Nous venons de voir que quand on veut, on peut. Et pour y arriver il ne faut même pas se confiner à maison, il suffira de ne pas prendre l’avion autant et donner la priorité aux transports un commun. Je dirais qu’il ne s’agit pas d’un sacrifice énorme.

Dès que nous avons entendu parler de confinement nous nous sommes précipités vers les supermarchés, motivés par gourmandise, mais aussi par l’instinct de survie. En voyant les rayons vides, peut-être nous allons penser à ceux qui ne sont jamais entrés dans un supermarché. Peut-être que nous allons avoir plus de compassion pour les milliers d’enfants qui meurent de faim chaque jour dans les bras de leurs parents horrifiés. Pensons à toutes les personnes qui ont vécu sous le poids de l’insécurité alimentaire en 2019 :

La crise a rendu les inégalités économiques dans nos pays plus visibles et injustifiables que jamais. Peut-être nous allons nous rendre compte que des millions de travailleurs sous-payé et mal traités font un travail d’une importance vitale pour notre société. Pendant qu’on reste confinés, ces personnes s’exposent à un risque pour continuer à produire de la nourriture, à la ramener dans les magasins, à stocker les rayons. Ces personnes continuent à garder nos villes propres, à entretenir tous les services publics essentiels à notre bien-être. Peut-être nous allons réaliser que si notre survie dépend d’elles, nous devrions les payer beaucoup mieux et que notre société devrait honorer le travail qu’elles font.

Nous saluons les infirmières et les médecins sur nos fenêtres et balcons, mais peut-être cette crise nous permettra de faire beaucoup plus. Peut-être elle nous rappellera qu’il n’y a réellement rien de plus important que la santé et qu’un système économique basé sur la recherche du profit n’est pas adéquat pour assurer que tout le monde ait accès à des soins de santé de qualité. Peut-être nous n’allons plus accepter les mesures d’austérités qui démontent les services sociaux. Peut-être nous allons imaginer une économie qui travaille dans le but pour protéger les besoins vitaux des citoyens et des écosystèmes plutôt que dans le seul but d’accumuler plus de propriété.

Peut-être en restant enfermés dans nos maisons, malgré tout le confort que nous avons, nous allons remarquer que nous avons besoin de bouger, de respirer l’air frais, d’interagir avec les autres. Nous ne sommes pas le seul animal social sur cette Terre, nous enfermons des milliards animaux dans des circonstances déplorables et nous les privons de tout ce qui fait la vie digne d’être vécue. Peut-être cette expérience renforcera notre empathie et nous poussera à arrêter la torture, l’emprisonnement et le massacre de milliards d’êtres sensibles qui aiment le soleil et l’air frais tout autant que nous.

Nous avons besoin d’institutions centralisées qui ont la capacité de réagir rapidement et de coordonner notre réaction face à des crises majeures. Les mesures de confinement sont extrêmes, mais elles vont finir par sauver la vie de beaucoup de personnes. Même si on comprend totalement la nécessité de mettre en place ces mesures, le fait d’être obligé de rester chez soi par ordre du gouvernement, pour une période indéterminée, peut laisser un goût amère dans nos bouches. Peut-être en restant confinés nous allons nous rendre compte que les gouvernements ont beaucoup de pouvoir qui peut être utilisé pour sauver des vies, mais une fois dans les mauvaises main, ce pouvoir peut anéantir notre liberté précieuse et fragile. Peut-être nous allons réfléchir plus avant de voter pour des partis avec des tendances autoritaires. Peut-être nous allons avoir plus de compassion pour ceux qui ne profitent pas du même niveau de liberté que nous et nous allons nous battre pour renforcer les libertés de tout le monde, dans nos pays et partout dans le monde.

Probablement

Malheureusement, cette crise fera très probablement le contraire et nous poussera vers une trajectoire encore plus dangereuse. C’est vrai, chute de la pollution va sauver de nombreuses vies, mais l’effet sera temporaire. Dès que nous sortons de la crise virale, nous allons entendre que l’économie a subi des dégâts et que nous devons faire des sacrifices. La seule réponse que le capitalisme a pour répondre à n’importe quelle crise c’est de produire et de consommer plus. Et pour produire plus nous allons sûrement entendre qu’il faut baisser le coût de production. Nous allons aussi devoir également baisser nos espoirs pour une diminution de la pollution, des gaz à effet de serre ou de la déforestation. Nous allons probablement entendre que ce n’est pas le moment de se soucier de l’environnement, car il faut remonter l’économie et donc la production pour compenser du temps perdu. Peu importe si ce que nous allons produire est essentiel à notre survie, peu importe si cette production implique de nombreux risques environnementaux et sanitaires partagés par tout le monde. C’est déjà le cas des États-Unis, où l’agence environnementale n’a même pas attendu pour relaxer les règlements sur la pollution. Les médias ne vont pas nous bombarder avec des messages sur ‘ l’épidémie’ de la pollution atmosphérique qui tuera en tout silence des millions de personnes dans les mois à venir. Les crises écologiques et sociales ne seront pas médiatisées, nos dirigeants ne feront rien de sérieux pour résoudre ces problèmes et nous allons probablement rien dire et nous continuerons à nous étouffer.

Beaucoup de gens ont été surpris par le manque de préparation de la part de nos gouvernement face à virus. Ces personnes vont être stupéfiées quand elles voit notre manque de préparation face à des désastres massives, provoqués par le réchauffement de la Terre, la déforestation, la mort des océans, l’érosion des sols etc. Probablement, nous allons très vite oublier ce que ça fait d’être enfermé dans une boîte de béton, aussi confortable qu’elle soit. Collectivement, nous allons continuer à manger de plus de viande et nous allons continuer à tuer et à emprisonner des milliards d’animaux chaque mois, ce qui continuera à causer des dégâts environnementaux sévères. Le manque de réactivité et de préparation face au réchauffement climatique va très probablement causer des changements radicaux et incontournables au climat. Les pénuries d’eau, la chute de la production agricole, les feux de forêts, les canicules infernales vont tuer des millions de personnes et feront déplacer des milliards de personnes avant la fin du siècle. Notre réaction collective sera probablement encore plus mauvaise qu’elle l’était durant des crises beaucoup moins graves. La crise des migrants de 2015 a réussi à déstabiliser et radicaliser le paysage politique de l’Europe entière. Ceci ne devrait pas nous donner beaucoup d’espoir pour l’avenir proche qui sera infiniment plus instable et complexe. Nos sociétés risquent de tomber sous l’emprise de la haine et de la peur. L’histoire nous a donné assez d’exemple de ce qui se passe quand ces émotions dominent les discours politiques.

Que faire?

Le virus ne peut pas changer les rapports de force dans notre société. Ceux qui ont empêché l’action efficace contre la dégradation de l’environnement auront tout autant, voire plus, de pouvoir économique à cause de la crise. Nos politiciens ne vont pas devenir moins corrompu et l’idéologie du marché ne va pas céder son emprise sur nos institutions. Réagir avec des mesures temporaires pour atténuer les dégâts d’une épidémie ne nécessite pas le chargement des fondations du système économique basé sur l’exploitation de l’environnement, des humains et des animaux. Les gens qui ont profité le plus de cette exploitation ne seront pas tentés d’éroder la structure qui leur confère le pouvoir.

Même s’il est beaucoup plus probable que tout tourne mal, je reste positif. Un meilleur scénario n’est pas probable, mais il est tout à fait possible. Tout changement positif ne se produira pas d’une manière miraculeuse. La nature ne va pas produire un virus pour nous sauver et les scientifiques ne vont pas inventer une technologie qui résoudra tous les problèmes structurels. Un changement positif ne se produira jamais sans l’effort de sensibilisation, d’organisation et de mobilisation. Tout comme nous avons mobilisé nos sociétés pour diminuer les dégâts causés par le virus nous allons nous devoir nous mobiliser pour commencer à mettre en place des solutions radicales et efficaces à toutes les échelles. Malheureusement, les solutions vont être beaucoup plus compliquées que ‘restez chez vous et attendez le vaccin’. La transformation de notre culture de consommation, la remise en question du système économique, l’émergence d’une communauté mondiale solidaire, entre-autres, impliquent une restructuration profonde de notre société. Cette transformation ne peut pas suivre une formule précise, elle doit être composée d’une grande variété d’éléments : des outils politiques, de projets et entreprises éthiques, des changements de nos habitudes, de la démocratisation du travail, de la construction de nouvelles communautés de plus en plus grandes et inclusives. La probabilité qu’on arrive résoudre ces problèmes est infime comparé à la possibilité d’un échec total. Pour qu’on arrive à appliquer de vraies solutions nous devons aller contre le courant qui nous pousse avec force vers la falaise. Ceci demandera des efforts, de la communication, de la créativité, de l’empathie et de l’audace. Le confinement sera levé, mais ceci ne sera pas la fin de la crise. Nous sommes en pleine crise écologique et sociale, nous devons agir comme si la vie de milliards de personnes dépend de ce que nous faisons chaque jour. C’est le cas !

Privacy Preference Center